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Posté le Mercredi, 18 Novembre 2009

Survie

Qu'est-ce que la Françafrique ? Pourquoi y a-t-il tant de scandales africains qui éclatent sur nos hommes politiques français (et vice-versa) ? Ces réponses, on peut les trouver en se rapprochant de l'association Survie, qui milite, entre autres, pour de nouvelles relations franco-africaines. Stéphanie Dubois de Prisque nous présente les actions de cet organisme offensif.

Qu'est-ce que Survie ?
C'est une association loi 1901 qui existe depuis 1984. Elle a été créée à la suite d'un appel lancé par 123 Prix Nobel pour l'adoption d'une "loi pour la survie et le développement" dont le but était d'augmenter l'aide publique au développement des pays les plus démunis, dont les pays africains qui connaissaient la famine à cette époque-là. Plus de la moitié des députés français étaient favorables à cette loi, malheureusement, elle n'a jamais été voté. En tout cas en France. Car une loi identique a été votée en Italie et en Belgique. Survie a donc tenté de comprendre pourquoi il y avait un blocage en France. C'est là où on a mis le doigt sur les raisons. Ce n'était pas sur le plan économique ou financier que ça coinçait, mais sur le plan politique : on s'est rendu compte qu'il y avait des détournements de l'aide censée aider les pays africains, une aide qui revenait dans les caisses des politiques et des entreprises françaises. Ce fût le premier constat de Survie. D'autres ont suivi : la complicité de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda, le soutien aux dictatures pour obtenir des marchés économiques pour les entreprises françaises, l'apport logistique et militaire à des gouvernements commettant des exactions contre leur peuple (Cameroun, Congo Brazzaville, etc.…) C'est qu'on a appelé la Françafrique, titre d'un livre de François-Xavier Verschave, co-fondateur de Survie et président de l'association de 1995 à 2005. Ce fût un véritable best seller qui dénonçait le système officieux entre les hommes politiques africains et français, ainsi que le pillage des matières premières de l'Afrique. Pour résumer tout cela, nous sommes une association qui lutte contre le néo-colonialisme. Car contrairement, à ce qu'on apprend à l'école, les pays africains sont loin d'être "libres et indépendants".

Quels sont vos moyens d'action ?
Survie a entrepris plusieurs campagnes : contre le mercenariat en 2000, Les dictateurs amis de la France !? en 2004, Moi(s) contre la Françafrique avec un Sommet citoyen France-Afrique en contrepoint du 24ème Sommet des Chefs d’Etat France-Afrique, Diplomatie, Business et Dictatures en 2008-2009 pour dénoncer le pillage des matières premières par les entreprises françaises, etc. On communique nos infos et nos recherches par des conférences-débats, on soutien des films documentaires, on édite et rédige des livres et des brochures, on publie des tribunes dans les journaux. On fait des manifestations ou des petites actions de rue.Par exemple, on a proposé aux journalistes un tour en bus de tous les biens mal acquis (les maisons, les hôtels particuliers) des dictateurs africains à Paris. On a aussi débaptisé des rues, celles attribuées à des colons ou des politiciens qui avaient trempé dans les affaires louches… Survie possède 24 groupes locaux, présents dans toutes les grandes villes qui permettent de relayer ces campagnes dans toute la France.


Les médias sont-ils réceptifs à vos campagnes d'information ?

Dès qu'on parle de Sarkozy, les médias accrochent. Les médias spécialisés connaissent bien Survie maintenant, ils apprécient notre esprit, et savent que lorsque nous avançons quelque chose, une info ou un fait, c'est du solide. On a gagné quelques procès, ce qui a permis de valider nos actions et donc de nous crédibiliser aux yeux des médias. Du coup, ils nous demandent souvent notre avis sur certains faits d'actualité, pour avoir un point de vue critique ou une autre version que celle donnée par le gouvernement ou le Quai d'Orsay. Pour ces médias, nous sommes pourvoyeurs d'une info juste et critique.

Quels procès avez-vous gagnés ?
En premier lieu, celui qui a suivi la sortie du second livre de François-Xavier Verschave sur la Françafrique, Noir Silence (2000). Trois dictateurs africains, Omar Bongo, Idriss Déby et Denis Sassou Nguesso, ont porté plainte pour "offense à Chef d'état étranger". Un autre procès important est celui que nous a intenté Charles Pasqua dont on avait dénoncé les magouilles entre la Coopération décentralisée du Conseil Général des Hauts Seine, lui-même en tant que ministre de l’Intérieur et les dictateurs africains. Même s'il a gagné le procès pour 1 franc symbolique, tout ce qui a été dit dans le livre a été reconnu comme véridique par la justice française. Ça a donc donné une crédibilité à nos actions, à nos dires et à nos démarches. Se porter partie civile, porter plainte aux cotés de victimes (par exemple, devant le tribunal des armées de Paris contre des militaires français qui ont participé à des meurtres au Rwanda) sont des actions importantes pour Survie.

L'action de Survie est d'ordre politique, pas caritatif.

Oui, complètement. Le but de l'association est de faire comprendre que pour que ça change là-bas, il faut que ça change ici. C'est très bien de donner un peu d'argent à une asso qui a un projet de construction de puit dans un pays africain, ou acheter des gâteaux à des jeunes pour qu'ils financent un voyage en Afrique où ils pensent aider des populations… mais c'est un pansement sur une jambe de bois. Ce qu'on essaie de faire à Survie est plus ambitieux, et donc plus difficile, nos objectifs statutaires sont de réformer la politique de la France en Afrique, lutter contre la banalisation des crimes contre l'humanité et du génocide et redonner l'accès des biens publics à tous.

Vous incitez à interpeller les élus, pourquoi ?

Parce que le changement ne peut venir que des politiques. Et puis, c'est intéressant en tant que citoyen de rencontrer son député, de lui demander s'il s’intéresse à l'Afrique, s'il connaît la Françafrique, etc.… Plus on sera de citoyens avertis des dérives non-démocratiques de la France à poser des questions, plus on incitera au débat et donc au changement. Par exemple, il peut être intéressant de demander pourquoi le Parlement n'a pas son mot à dire lorsque la France envoie des troupes en Afrique. On fait un scandale quand les Américains ou les Anglais vont en Irak, mais ça n'a pas l'air d'émouvoir les gens que la France soit implantée dans certains pays africains depuis toujours, et ce pour les mêmes raisons que les Américains ont été en Irak, c'est-à-dire pour les matières premières dont disposent ces pays africains. Ce qui fait que la Françafrique marche si bien, c'est qu'il n'y a pas de contrôle de l'Assemblée Nationale et du Sénat sur ce que décide l'Élysée. Il existe ce qu'on appelle La Cellule Africaine de l'Élysée qui décide depuis toujours sous la Vème République de la politique africaine de la France. Ce ne sont jamais les Ministres des Affaires Étrangères ou les élus de la Nation qui décident, mais bien ce petit noyau qui protège ce pré-carré de la France.


Comment intéresser le public à un sujet aussi complexe ? Comment l'aider à comprendre ce sac de nœud ?

C'est un sujet complexe, pas facile à expliquer, et encore moins à percer, c'est vrai. D'autant que pour nous, Français, si on participe à la Françafrique, on ne la subit pas. Ce sont les Africains qui l'endurent. Mais en même temps, ça nous concerne puisqu'on paye tous des impôts. L'association tend désormais à aller plus vers les citoyens. On fait des documents de plus en plus attrayants, plus faciles à lire. On a par exemple sorti un petit livre qui s'appelle "Nicolas Sarkozy ou la Françafrique Décomplexée" qui ne coûte que 4,50 € pour 150 pages. C'est un moyen de vulgarisation du problème. Mais pour l'instant, ce sont les compilations CD que nous avons sorti, Africa Wants To Be Free et Décolonisons - Africa Wants To Be Free II, qui s'adressent au plus grand nombre. C'est une manière d'aborder le sujet via un média que les gens sont peut-être plus susceptibles d'apprécier, la musique. Elles nous ont aussi bien aidé au niveau financier.

Faut-il croire Nicolas Sarkozy quand il annonce un "désengagement de la France de ses anciennes colonies" ?
Sarkozy a beau annoncer la rupture, ce n’est que du bluff. Survie travaille sur le sujet tous les jours, et se rend bien compte que ce sont toujours le même genre de conseillers qui sont en poste, que ce sont les mêmes mécanismes qui font marcher le système. Depuis six mois, il y a une grosse régression de la démocratie en Afrique, et la France n'est pas innocente dans cette histoire. La Mauritanie a connu un coup d'Etat il y a un an, il vient d'y avoir des élections présidentielles, et étrangement, c'est la personne qui a fait le coup d'Etat qui a gagné. Et ce candidat était soutenu par la France. Il y a aussi le Congo Brazzaville où Denis Sassou-Nguesso, qui a été réélu en juillet dernier alors qu'il est impliqué dans des massacres en 1997 à caractère ethnique, apparaît clairement étant à la botte de la France. Simplement, parce qu'il garantit une grosse part du pétrole de son pays à Total, entreprise française. Cet été, Omar Bongo, dictateur du Gabon, meurt, cela aurait être un souffle pour les Gabonais, une lueur d'espoir pour que leur situation s'améliore, et bien, non, son fils va lui succéder ! Omar Bongo était le gardien du temple france-africain, il a connu tous les présidents français, il a arrosé tout le monde pour rester en place et s'enrichir. Le niveau de vie au Gabon est très bas, alors que c'est un pays très riche grâce à son pétrole. Un jour, Sarkozy a dit que la France n'avait plus besoin de l'Afrique. Ce qui est complètement faux. L'Afrique est un marché gigantesque pour beaucoup d'entreprises françaises. Areva est par exemple dépendant de l'uranium du Niger. L'an dernier, on a édité une brochure intitulée "Diplomatie Business et Dictatures" qui montrait justement les dessous de la présence économique de la France en Afrique via des fiches sur des entreprises françaises comme Areva, Total, Bouygues, Bolloré ou Rougier.

Quelles sont les prochaines campagnes de Survie ?
On édite une collection d'ouvrages que l'on appelle les "dossiers noirs", 22 livres sur des thématiques particulières comme l'Angolagate, les mercenaires, l'or au Mali, le Togo, etc. Le prochain volume traitera de l'armée française car c'est dans ses rangs que se trouve le noyau conservateur et colonialiste de la Françafrique. L'armée a une grosse influence sur les politiques. Ce bouquin tombe à pic puisque Sarkozy va renégocier prochainement les accords de défense entre les pays africains et la France, pour que la France arrête de faire le gendarme de l'Afrique. Mais ce n'est, une fois de plus, que du vent.
Sinon en 2010, ce sera l'année de l'Afrique, quatorze pays africains fêteront les 50 ans de leur indépendance. Il va y avoir pas mal d'événements, coordonnés par Jacques Toubon, pour souligner l'amitié et la solidarité entre la France et l'Afrique. Pour Survie, c'est une super occasion pour affirmer que l'indépendance de ces pays n'a jamais été réelle. On tâchera de montrer à nos concitoyens que la décolonisation ne s'est pas vraiment bien passé comme le disent nos livres d'Histoire, que la guerre d'Algérie n'est pas la seule guerre que la France a livrée en Afrique (qui a entendu parler des centaines de milliers de morts au Cameroun?), que l'Afrique retourne plus d'argent à l'Occident (pour la dette, les importations,etc.) que ce dernier ne lui en donne pour l'aider à se développer. Les gens ne savent pas tout cela, mais ce n'est pas de leur faute vu que l'ignorance est organisée au plus haut niveau. Le but de Survie, c'est d'apprendre ce que personne ne sait. Et transmettre notre savoir.

Si on veut aider ou soutenir Survie, quelle est la manière la plus simple ?
Le mieux est de se rapprocher du groupe local le plus proche. Il y en a dans toutes les grandes villes de France, et de demander quels livres lire ou quels documentaires regarder sur la Françafrique ou la décolonisation. C'est vrai que ces sujets sont complexes, le plus simple est donc de venir en discuter avec nous, participer à une réunion d'adhérents et sympathisants. C'est plus vivant que de lire un livre. On peut par ailleurs s'abonner à notre journal mensuel "Billets d'Afrique… et d'ailleurs" dans lequel on trouve les dernières news sur ce qui se passe dans le grand monde de la Françafrique. On édite aussi des petits documents de 4 pages, récemment sur.les 15 ans du génocides des Tutsi et la complicité de la France ou sur l’Angolagate. Ensuite, si l’on se sent bien informé, on peut produire de l’information en participant aux analyses de Survie, mais là c'est une autre étape.

Web : http://survie.org