Peux-tu présenter Solidarité Tibet ?
Christophe Buffet : L'association Solidarité Tibet œuvre depuis 1996, pour "promouvoir la culture tibétaine et la résistance non-violente du peuple tibétain". Nous avons, entre autres choses, recueilli plus de 140000 signatures pour la libération du Panchen Lama (deuxième autorité spirituelle et politique du Tibet, emprisonné à l’âge de 6 ans, en 1995) ; réalisé et vendu un double album Tibet Libre rassemblant plus de 60 artistes (24000 exemplaires vendus à ce jour) ; organisé des concerts dans toute la France avec plus de 150 musiciens ; réalisé des expositions, des stands, des conférences afin de sensibiliser l’opinion publique et les politiques français. Les bénéfices récoltés par nos actions ont permis de financer des projets humanitaires au Tibet et dans les camps de réfugiés en Inde, pour plus de 40000 euros.
Quelles sont ces actions humanitaires dont tu parles ?
Nous soutenons des projets de sauvegarde du patrimoine en Inde ou au Népal, dans des régions de culture tibétaine comme le Dolpo. Nous avons participé financièrement à la construction d’écoles, au Dolpo et au Tibet, d’aménagements dans des camps de réfugiés (pompes à eau, panneaux solaires, plantations de verger). Les projets que nous soutenons s’inscrivent dans le cadre du développement durable.
Etes-vous proches de la doctrine bouddhiste ?
Notre association n’est pas une association proche de la doctrine bouddhiste. Même si toutes nos actions s’inscrivent dans un cadre non-violent, conformément à nos statuts, notre association n’est inscrite dans aucune mouvance religieuse ou politique particulière. Plus que le bouddhisme, c'est la résistance non-violente du peuple tibétain qui nous intéresse, car elle constitue un des rares exemples dans le monde de résistance non armée à l’oppression. Depuis plus de cinquante ans, le Dalaï Lama et le gouvernement tibétain en exil appellent à la discussion le gouvernement chinois et refusent d’en appeler à la lutte armée. Cet exemple de résistance non-terroriste pourrait, si les négociations aboutissent, constituer un exemple à suivre.
L'occupation du Tibet par l'armée populaire de Chine dure maintenant depuis 1951. Outre le manque total de liberté, quelles sont les conséquences sur le pays et ses habitants ?
Depuis le début de l'occupation, plus de 130.000 Tibétains ont fui leur pays, et le peuple tibétain a subi un véritable génocide qui a fait plus de 1.200.000 victimes entre 1951 et 1978, soit un sixième de la population. Les ressources naturelles du Tibet ont été pillées, mettant en péril l’équilibre écologique du pays des neiges, toit du monde et château d’eau de l’Asie. La Chine stocke toutes sortes de déchets sur le plateau tibétain, augmentant par là même les risques d’une pollution majeure. Une catastrophe écologique sur le plateau tibétain aurait des conséquences dramatiques car la plupart des grands fleuves de la région prennent source au Tibet. Ces dernières années, les choses se sont précipitées.
En juillet 2007, l’ouverture de la ligne ferroviaire Pékin/Lhassa a permis d’accélérer les transferts de population et le pillage des ressources naturelles du Tibet. La Chine encourage l’immigration vers le Tibet. Les trains, au retour, sont chargés de matières premières extraites de manière toujours plus intensive, augmentant, par là même, les risques de catastrophes écologiques majeures. 2008, année olympique en Chine, a permis de mettre en avant le problème tibétain. Le 10 mars 2008, le peuple tibétain s’est soulevé contre l’oppresseur. La proximité des Jeux Olympiques à Pékin a permis d’ouvrir une fenêtre médiatique qui est restée ouverte jusqu’au J.O., en août 2008. Malgré les promesses du gouvernement chinois, les journalistes occidentaux n’ont pu faire véritablement leur travail. Le Tibet leur est resté fermé pendant les jeux. Les gouvernants occidentaux se sont montrés trop condescendants à l’égard du gouvernement chinois. Le statu quo politique a permis au gouvernement chinois de sauver son image internationale et de faire de ces jeux une vitrine, tandis que nos dirigeants se préoccupaient de ce qui était l’essentiel à leurs yeux : ne pas "offenser le gouvernement chinois" afin de conserver de bonnes relations pour maintenir les échanges commerciaux.
Depuis, les journalistes étrangers ont quitté la Chine et l’oppression s’est à nouveau abattue sur le plateau tibétain. Des centaines de condamnations contre les manifestants ont été prononcées, entraînant l’enfermement de milliers de prisonniers politiques.
Opération Tibet Loire, mars 2009
Quelle est la revendication du Dalaï Lama concernant l’indépendance du Tibet ?
Je cite un extrait du mémorandum du gouvernement tibétain en exil diffusé en novembre 2008 : "En tant que composante de l’état multinational de la République Populaire de Chine, les Tibétains peuvent grandement profiter des développements scientifiques et économiques rapides que vit le pays. Tout en voulant participer activement et contribuer à ce développement, nous souhaitons nous assurer que cela se fasse sans que le peuple tibétain perde son identité, sa culture et ses valeurs communes, et sans mettre en danger l’environnement fragile et spécifique du plateau tibétain, auquel sont intimement liés les Tibétains." En bref, le Dalaï Lama revendique une réelle autonomie dans le cadre de la République Populaire de Chine, mais en aucun cas l’indépendance du Tibet. Contrairement à ce que dit la propagande chinoise, le Dalaï Lama n’est pas un dangereux indépendantiste.
Avant les Jeux Olympiques, la cause tibétaine a été très médiatisée grâce à de nombreuses actions menées dans le monde entier (notamment à Paris sur le parcours de la flamme Olympique). En quoi cela a-t-il aidé l'action de Tibet Libre ?
Cette année olympique en Chine a permis de mettre en avant le problème tibétain et d’ouvrir pour quelques mois une fenêtre médiatique, vite refermée en août. La jeunesse tibétaine a exprimé la violence de ses attentes. Les émeutes au Tibet en mars 2008, abondamment médiatisées, ont permis à l'opinion publique occidentale de prendre conscience de la situation des tibétains qui vivent l’occupation chinoise depuis bientôt 60 ans. Malheureusement, au niveau politique, les hésitations françaises ont contribué à minimiser les indignations tardives de notre président et à décrédibiliser ses menaces de boycott de la cérémonie d’ouverture des JO. La France est apparue aux yeux des Chinois comme le maillon faible de l’Europe (la France n’est-elle pas le seul pays, sur le parcours agité de la flamme olympique, à avoir présenté des excuses au gouvernement chinois ?). Depuis des années, nos dirigeants manquent de courage face à la Chine.
Cette relative soumission fait de la France le pays de l’Union sur lequel la politique étrangère chinoise concentre ses attaques. La rencontre entre le président français et le Dalaï Lama a ainsi entraîné l’annulation du sommet Chine-Union Européenne. Mais au travers de la France, c’est l’Union Européenne qui est visée. Le but recherché par le gouvernement chinois est d’empêcher une position commune de l’Union. Tant que les voix européennes ne s’accorderont pas, la Chine aura beau jeu de menacer chaque pays européen de sanctions économiques.
Certains reprochent au Dalaï Lama d’être proche des puissants de ce monde (on l’a vu entre autres avec Bush, Chirac, Jean-Paul II). Pourquoi entretient-il des relations avec ces gens-là ?
Difficile de répondre à une telle question. Je pense que ces rencontres avec les "Grands de ce Monde" visent à sensibiliser l’opinion publique mondiale et les dirigeants du monde au problème tibétain. Une des raisons qui a permis en 1949 à la Chine d’envahir le Tibet sans réaction de la part des occidentaux, est que le Tibet vivait refermé sur lui-même, sans relations diplomatiques avec le reste du monde.
Tryo, lors du passage de la flamme Olympique à Paris, le 07/04/2008
Comment expliques-tu l'intérêt pour la cause tibétaine dans la sphère rock ou artistique ?
Je pense que l'intérêt pour la cause tibétaine dans la sphère artistique et musicale en particulier tient au fait que cette résistance est non-violente, cette spécificité touche beaucoup de gens et les artistes y ont été particulièrement sensibles... La préservation d'une culture millénaire, pacifique, d'une très grande richesse y est sans doute aussi pour beaucoup. Enfin, la grande injustice que subit le peuple tibétain et le manque de soutien politique réel a poussé, je pense, de nombreux artistes aux quatre coins du monde à s'engager aux côtés des tibétains pour mettre fin à 50 ans de génocide humain et culturel.
Avez-vous des connexions avec d'autres associations pro-tibétaines en France et à l'étranger ?
Nous sommes en relation régulière avec un certain nombre d'associations françaises et nous sommes aussi adhérents de l’ITSN (International Tibetan Support Network). En cette année d’élection européenne, nous participons à une action européenne qui a été lancée par l’association Alternative Tibétaine de Marseille. Il s’agit d’interpeller nos eurodéputés pour qu’ils appliquent la directive votée le 6 juillet 2000 invitant les pays de l’Union à reconnaître le gouvernement tibétain en exil. C’est un espoir pour qu’enfin l’Union Européenne fasse entendre une position commune. C’est un des axes de travail qu’il faudra exploiter dans l’avenir. La Chine met la pression au niveau européen, certaines réponses diplomatiques sont possibles à ce niveau, il est donc important que les actions associatives se situent aussi dans ce cadre.








