Vincent Eugene Craddock, surnommé Gene, naît à Norfolk en Virginie le 11 février 1935 et sera l’aîné et seul garçon d’une famille de quatre enfants. Il obtint sa première guitare à 12 ans, c’est donc très tôt qu’il s’évertue à reprendre les succès Hillbilly, Bluegrass ou Blues du moment. Gene poursuivit une scolarité plus que moyenne et il ne tardera pas à quitter le collège. En 1952, il décide, à l’aube de sa dix-septième année et en pleine guerre de Corée, de s’engager dans l’US Navy en trichant sur son âge. Il reste cependant un grand amateur de musique et dès qu’il a une minute, il ne cesse de jouer et d’affiner son style vocal déjà très original. C’est à cette époque qu’il se découvre une nouvelle passion pour la moto. En 1955, il se réengage pour six ans et grâce à la prime qu’il obtient, il s’achète une Triumph sur laquelle il adore parader.
C’est la même année, qu’au cours d’une ballade à moto il est heurté par une automobiliste. Il fut grièvement blessé à la jambe gauche et restera handicapé, affublé d’une armature métallique. Il boitera pour le restant de son existence. Son engagement militaire est immédiatement stoppé et Gene passera le reste de 1955 entre d’incessants séjours en unités hospitalières. En septembre de la même année, il assiste à Norfolk à un show country organisé par la radio locale WCMS auquel participent quelques stars de l’époque tels que les Louvin Brothers mais aussi un jeune gars de Memphis a qui l’on promet un bel avenir. Gene est fortement impressionné par la prestation de ce jeune homme nommé Elvis Presley. C’est donc à cette époque qu’il s’essaye de manière plus professionnelle à la musique en se produisant dans le programme “Country Show Time” de la radio WCMS, accompagné par le groupe de musiciens de la station, The Virginians. C’est au cours de l’une de ces prestations qu’il va interpréter pour la première fois “Be Bop A Lula”, une chanson qu’il a écrite lors d’un de ses séjours à l’hopital. Personne ne se doute à ce moment qu’il s’agit là d’un morceau qui deviendra par la suite l’un des ultimes classiques du Rock’n’Roll.
Sheriff "Tex" Davis, animateur sur WCMS, devient le manager de Gene et recrute parmi The Virginians le contrebassiste “Jumpin” Jack Neal, le guitariste rythmique Willie “Wee” Williams, le batteur Dickie “Be-Bop” Harrell et le lead guitar Cliff “Galloping” Gallup pour former le groupe qui accompagnera Gene : The Blue Caps. En avril 1956, Tex Davis fait enregistrer au groupe une démo de trois titres “Be Bop A Lula”, “Race With The Devil” et une balade country “I Sure Miss You” qui permet à Davis de décrocher un contrat qui sera signé en mai 1956 chez Capitol. En juin sort le premier 45 T de Gene Vincent “Woman Love” adaptation dans un style sauvage et frénétique d’une chanson Hillbilly de Jimmy Johnson. “Be Bop A Lula” figure en face B. Le disque ne marche pas vraiment jusqu’au jour ou quelques programmateurs se mettent à jouer cette fameuse face B et c’est le succès. “Be Bop A Lula” se hisse au sommet des charts. Le groupe tourne de plus en plus et Capitol en profite pour lancer très vite sur le marché un second simple, “Race With The Devil”. Fin juin 1956, Gene Vincent et ses Blue Caps entrent en studio pour donner vie à leur premier album qui sera enregistré quasiment dans les conditions du direct en quatre jours. Ce disque retranscrit l’essence de la rebellion adolescente des 50’s grâce au jeu de guitare intense de Cliff Gallup, aux cris poussés en fond et à la batterie sauvage de Dick Harrell. La voix de Gene Vincent est admirable de justesse. Inquiètant dans des morceaux purement Rock’n’Roll (“Blue Jean Bop”, “Who Slapped John ?”, “I Flipped”) ou irrésistible dès qu’il touche à une ballade (“Waltz Of The Wind”, “That Old Gang Of Mine”, “Up A Lazy River”), il impose son style vocal qui sera si particulier. La sortie du troisième single “Blue Jean Bop” est un carton.

Le caractère difficile de Gene et la vie en tournée lassent vite Cliff Gallup et Willy Williams qui démissionnent du groupe, mais Gene convainc tout de même Gallup de participer aux sessions d’enregistrement en vue d’un second album. Ces sessions vont s’avérer fabuleuses et le style des Blue Caps encore plus sauvage. Les titres enregistrés, tels que “Red Blue Jeans And A Pony Tail”, “Cruisin’” ou “Double Talkin’ Baby” vont devenir des classiques. Rarement Gene Vincent atteindra un tel degré de perfection. L’année 1956 se termine mal pour Gene qui connaît de nouveaux soucis avec sa jambe que la multiplication des concerts n’a pas épargnée. Il retourne à l’hopital. En plus de la défection des deux guitaristes, c’est au tour de son contrebassiste de jeter l’éponge et de Tex Davis de mettre un terme à leur collaboration.
Intitulé « Gene Vincent And The Blue Caps », le deuxième album sort en mars 1957 et rencontre un franc succès, mais il faut que Gene remonte un groupe pour l’accompagner en tournée. Une deuxième mouture des Blues Caps voit alors le jour, Gene Vincent y rajoute deux choristes, Paul Peek et Tommy “Bubba” Facenda et propose ainsi un véritable show, ce qui donne une intensité supplémentaire à ses prestations. Le son de cette nouvelle formation a aussi évolué et devient encore plus électrique. La légende dit que le nouveau guitariste, Johnny Meek, exécutait ses parties de guitare en utilisant une pièce de monnaie en guise de médiator afin d’obtenir un son plus agressif. En 1957, Gene décroche encore de beaux succès avec “Lotta Lovin’” et surtout “Dance To The Bop”. La même année, il participe à une tournée en Australie où il partagera l’affiche avec Little Richard et Eddie Cochran avec lequel il va entretenir des liens tant artistiques qu’amicaux. A partir de cette époque les mouvements de personnels au sein des Blue Caps seront fréquents et Gene aura toutes les difficultés à maintenir un line-up constant. En mars 1958 sort un troisième album de grande qualité « Gene Vincent Rocks And The Blue Caps Roll », dont on remarquera les titres “Frankie & Johnny”, “Brand New Beat” ou “Rollin’Danny”. Gene retourne en studio pour une session qui restera légendaire dans l’histoire du rock’n’roll, notamment parce qu’Eddie Cochran participa de manière anonyme et amicale aux chœurs et aux arrangements de certains titres. Il sortira de cette série d’enregistrements quelques classiques tels que “Git It”, “Rocky Road Blues”, “Dance In The Street” ainsi que l’essentiel du matériel qui constituera le prochain album. Une autre session aura lieu en octobre 1958 de laquelle seront issus d’autres perles : “Say Mama”, “My Baby Don’t Low” ainsi qu’une reprise de “Over The Rainbow” emprunté à Judy Garland, mais ce sera la dernière fois que les Blue Caps joueront ensemble avant un sabordage officiel du groupe à la fin de cette même année. Le nom ne sera plus jamais utilisé. En novembre sort le quatrième album « A Gene Vincent Record Date » qui sera techniquement plus abouti que les précédents mais n’aura pas le succès attendu. L’année 1959 débute malgré tout sous de bons hospices. Gene entame une tournée en Californie et dans l’Oregon avant de partir jouer au Japon où il sera accueilli en héros par des milliers de fans. Cette même année il sortira deux albums « Sounds Like Gene Vincent » et « Crazy Times » qui sont en tous points fidèles à l’identité musicale de Gene Vincent, mais les choses ont changé, le Rock’n’Roll pur et dur est quelque peu boudé par les programmateurs qui lui préfèrent la soupe de chanteurs plus tendres et moins inquiétants. C’est la fin d’une époque pour toute une génération d’artistes. Gene part pour une série de concerts en Angleterre en décembre 1959. Il y est accueilli par des hordes de fans en délire, séduits par ce rocker sauvage. Sa carrière s’en retrouve relancée. Il change son image en se parant d’une tenue de cuir noir à laquelle beaucoup de jeunes vont s’identifer en Europe. Il se produit en France et en Allemagne et entame une tournée anglaise de dix semaines en vedette avec Eddie Cochran qui, lui aussi, profite de ce nouvel eldorado. Cette tournée a un énorme succès et marquera l’Angleterre à jamais. Une prolongation est prévue mais Eddie Cochran a besoin de rentrer aux Etats-Unis. Le 17 avril 1960, le taxi qui l’emmène à l’aéroport en compagnie de sa fiancée et de Gene Vincent heurte un réverbère. Cochran perd la vie à moins de 22 ans et le Rock’n’Roll perd l’un de ses artistes les plus prometteurs. Concernant Gene, cet accident va encore aggraver sa blessure à la jambe et il sera très atteint par la disparition de son ami.

Aux Etats-Unis, on va petit à petit l’oublier. Il ne reste plus que l’Europe pour lui rendre la reconnaissance qu’il mérite. Tout d’abord la jeunesse anglaise qui le portera au firmament jusqu’à l’avènement des Beatles et du British Beat qui le relègueront au rang d’artiste “has been” bien que la plupart de ces groupes lui voue un grand respect. Ensuite la France où, à partir de 1962/63, il va servir de modèle aux “rockers-yéyés” français qui puiseront allègrement dans son répertoire. Jusqu’en 1964, il se produira de nombreuses fois en France. Les concerts étant maintenant sa principale source de revenus, il enchaîne les tournées harassantes en France, en Allemagne ou en Italie. Il ne cessera jamais d’enregistrer mais ses disques ne se vendent plus. Il continuera d’exister grâce à une poignée de fans qui ne l’oublieront pas et qui lui permettront de se produire ou d’enregistrer. Il réémergera en 1969 grâce à John Lennon, fan de toujours, qui insiste pour qu’il participe au Toronto Rock’n’Roll Festival. Il donnera d’ailleurs ses deux derniers concerts à Liverpool les 3 et 4 octobre 1971. L’ultime partie de la vie de Gene aura été marquée par la ruine et une descente sans fin aux tréfonds de l’alcoolisme et de la maladie et il décèdera à l’hôpital de Newhall, Californie, des suites d’un ulcère et d’une hémorragie stomacale, le 12 octobre 1971, âgé seulement de 36 ans. Il était quasiment oublié aux Etats-Unis alors qu’il faisait l’objet d’un véritable culte en Europe.
Au-delà d’un répertoire qui feront de lui un des meilleurs chanteurs de sa génération, Gene Vincent a pratiquement inventé, avec ses Blue Caps de 1956, la conception moderne du groupe de Rock. Des Beatles à Marc Bolan, de Jeff Beck à Jim Morrison, tous seront unanimes pour reconnaître l’influence qu’il aura eue sur eux. Et puis il nous reste cette voix, capable d’alterner douceur et agressivité, qui deviendra celle d’une génération et l’expression ultime de la pureté du Rock’n’Roll. Gene Vincent fut tout simplement une légende.
A la mémoire d’Eric I. (1963-1986)
Boris The Spider







