Ses funérailles, qui se déroulèrent à la fois à Chicago et à Los Angeles, provoquèrent une ferveur populaire et furent le théâtre d’une intense émotion à laquelle des centaines de milliers d’admirateurs s’associèrent. Lou Rawls, Bobby "Blue" Bland et Ray Charles vinrent accompagner en chanson le service funéraire. Certains prétendirent que Sam était mort de son orgueil et que cette fin tragique n’était que volonté divine. À chacun ses convictions… mais ce qui est sûr, c’est qu’en ce jour, la musique américaine perdit l’une de ses plus belles voix.
Sam Cook (la véritable orthographe de son nom ne prenait pas de "e") naquit à Clarksdale, Mississippi, le 22 Janvier 1931 au sein d’une famille de huit enfants. Comme beaucoup de noirs du Sud, la misère sociale liée à la grande dépression poussa rapidement les Cook à émigrer vers le Nord, en quête d’une vie moins rude. C’est à Chicago que Sam passera finalement son enfance. Son père Charles, pasteur d’une église d’obédience baptiste, jouissait d’une position toute particulière dans leur quartier de South Side. Les aptitudes au chant du petit Sam ne tardent pas à se révéler et c’est tout naturellement que, dès l’âge de neuf ans, il rejoint deux de ses sœurs et l’un de ses frères au sein d’un groupe de gospel, les Singing Children. Quelques années plus tard, à l’adolescence, il intègre une autre formation les Highway QC’s, nommés ainsi car ils dépendaient de la Highway Baptist Church. Sam chante fréquemment avec son groupe à la radio aux côtés de formations de renommée nationale quand elles passent par Chicago. Il s’affirme par là même comme un chanteur extrêmement doué et l’étendue de ses possibilités vocales ne laissent, dès cette époque, personne indifférent. C’est donc tout naturellement qu’en décembre 1950, il intègre les Soul Stirrers, un groupe légendaire, fondé en 1934, afin de palier au départ de leur premier soliste Rebert Harris. Les débuts de Sam au sein des Soul Stirrers furent plutôt difficiles car non seulement ému de se retrouver aux côtés de ses idoles, il lui fallut également dominer les faiblesses dues à sa jeunesse et se surpasser pour se hisser au niveau de ses collègues qui avaient comparativement déjà pas mal de "bouteille". Sam passera six années au sein des Soul Stirrers, six années au cours des quelles il va affirmer sa très forte personnalité artistique. Ce qui le distinguera des autres chanteurs de gospel, c’est surtout la chaleur de sa voix et sa facilité à glisser dans le groove, Son passage dans le quintet laissera de nombreuses traces discographiques sur le label californien Specialty : "Jesus Gave Me Water", "One More River", "How Far Am I From Canaan", "Peace In The Valley" ou encore "Touch The Hem Of His Garment" sont autant de preuves de la puissante douceur qui caractérise les prouesses vocales de Sam Cooke qui sans le savoir, est en train d’ancrer dans la musique populaire américaine les bases de la Soul Music.
Le début des années 50 amenant l’explosion du R’n’B provoquèrent un véritable cataclysme dans la musique américaine en ceci que cela préfigurait l’avènement de la Pop Musique. Les artistes noirs jusqu’alors confinés à un marché discographique strictement black parvenaient, pour certains d’entre eux, à pénétrer une audience au sein de la jeunesse blanche. Les choses évoluant très vite, ceci donna également naissance à un style plus moderne de chant en formation vocale, le Doo-Wop. Directement héritiers de la tradition Gospel, ces nouveaux groupes proposaient quelque chose de beaucoup plus excitant que le gospel pur qui d’un coup semblait provenir d’un autre âge. Des groupes tels que les Orioles, Les Ravens ou les Dominoes commençaient à avoir un succès considérable. Témoin de cette évolution, Sam Cooke ne put y rester insensible. Toujours désireux de pousser plus loin les limites de son art et en même temps animé d’une volonté de s’extirper des contraintes du carcan strictement gospel, c’est sous le nom de Dale Cooke qu’il cède aux sirènes de la musique profane en enregistrant, toujours pour le label Specialty, son premier titre en solo, "Lovable". Personne ne fut dupe et bien que Sam continua de chanter avec les Soul Stirrers durant l’été 1957, c’était comme si l’ordre des choses était bouleversé. C’est donc tout naturellement que Sam Cooke enregistra son premier titre sous son propre nom pour le label Keen, alors qu’il était fortement courtisé pour une signature sur Atlantic. une maison beaucoup plus prestigieuse. La chanson "You Send Me" eu un succès retentissant et se hissa au top des charts R’n’B et Pop, consacrant Sam comme artiste à succès mais également comme un novateur possédant toutes les qualités d’un très grand chanteur. Dans les mois qui suivirent, Sam sortit une série de titres qui contribuèrent encore à enrichir son succès : "Everybody Likes To Cha Cha Cha", "Only Sixteen" ou encore "Wonderful World". La différence entre Sam Cooke et les autres chanteurs de sa génération, c’est qu’il s’avère capable de co-écrire, voire d’écrire tout court, les chansons qu’il interprète et surtout qu’il parvient à teinter bon nombre de ses textes d’une conscience sociale, persuadé qu’une ère nouvelle se profile pour les noirs d’Amérique. C’est également, en cette toute fin des années 50, qu’il consolida sa relation avec James Woody Alexander, plus communément appelé "J.W.". J.W. Alexander avait un long parcours dans la musique. Il avait été dans les années 40 le chanteur ténor d’un fameux groupe de gospel, les Pilgrim Travelers et suivait Sam depuis son passage dans les Highway QC’s. De manière informelle, il était à la fois son conseiller et son mentor, mais avant tout son ami et vouait une admiration sans limites au talent de Sam. En visionnaire et homme d’affaire aguerri, J.W. possédait déjà sa propre maison d’édition, Kags Music, au sein de laquelle ils allèrent très vite devenir associés.
En 1959, Sam Cooke quitta le label Keen constatant qu’on ne lui versait pas l’intégralité de ce qui lui était dû et sur les conseils de J.W. qui avait compris que la carrière d’un tel artiste pourrait difficilement être portée comme il le fallait par un label indépendant, il signa sur RCA. En 1960, Sam sorti donc chez RCA son premier album Cooke’s Tour, un disque de pop somme toute correct, mais pas vraiment du grand art et surtout pas à la hauteur du potentiel artistique du chanteur. Dorénavant, Sam et J.W. allaient gérer les enregistrements comme de véritables producteurs, apportant les idées et les chansons à une équipe permanente de techniciens et d’arrangeurs. À sa sortie, le troisième 45 tours de Sam Cooke, "Chain Gang", eu un succès considérable. En parallèle, il fonda avec J.W. le label SAR sur lequel plusieurs artistes furent enregistrés, notamment ce qu’il restait des Soul Stirrers, les Simms Twins et les Valentinos dont le chanteur principal Bobby Womack poursuivra une carrière solo admirable quelques années plus tard. En cela également, Sam Cooke fut un précurseur car il était difficile dans cette Amérique encore fortement ancrée dans la ségrégation de concevoir que deux "nègres", bien qu’il s’agisse d’un entrepreneur et d’un chanteur à succès, puissent faire leurs preuves dans les affaires. D’un point de vue purement artistique, les enregistrements SAR semblaient combler le fait que Sam Cooke ne s’exprimait pas pleinement dans ses productions pour RCA. Celles sorties chez SAR sont de manière générale plus brutes, moins retenues que les arrangements plutôt orientés pop que RCA semblait lui imposer. Sam Cooke aimait produire, il aimait être décideur et plus que tout, il aimait les artistes. En 1962, Sam enregistre "Bring It Home To Me", titre avec lequel il revient à ses racines gospel et surtout le merveilleux "Having a Party". En 1963, Sam engagea Allen Klein, un comptable et homme d’affaire implacable, voire roublard (que l’on retrouvera quelques années plus tard à la tête des intérêts des Rolling Stones aux Etats-Unis), qui va lui permettre d’obtenir un nouveau contrat chez RCA et d’entrevoir sa carrière d’une façon plus audacieuse en ayant la possibilité de contrôler de manière totale ses enregistrements. Fin 1963 sort l’album Night Beat dans lequel on sent un retour à des racines plus blues. Ce disque est surtout remarquable dans le sens où il s’articule comme un projet artistique conçu et pensé alors que la plupart des albums de l’époque n’étaient construits qu’autour d’un enchaînement de chansons. À ce niveau de sa carrière, Sam Cook répondait à un besoin sociologique. Les jeunes blanches avaient une pléiade de chanteurs blancs à aduler. Sam avec son élégance naturelle, sa voix et surtout la magie de ses chansons était en train de combler ce vide du côté des jeunes filles noires. C’est également à cette époque qu’il fait réellement l’unanimité tant en direction d’un public plutôt pop, sous le charme de son côté crooner, que d’un public puriste plus exigeant qui ne peut que reconnaître à sa juste valeur et souscrire à la performance du chanteur profond de Rythm'n'Blues qu’il est devenu. Il suffit pour se rendre compte de l’intensité de ses prestations de pointer le bout de son oreille sur les deux disques enregistrés en public qui sortent simultanément en 1963, Live At The Harlem Square Club et Sam Cooke At The Copa. Pour beaucoup, c’est à ce moment qu’il atteint la maturité artistique qui fera de lui le père de la Soul. Bien que le succès soit au rendez-vous, l’année 1963 sera marquée par un évènement très douloureux. Le fils de Sam Cooke, Vincent, âgé de dix-huit mois, se noiera dans la piscine de la villa du chanteur à Los Angeles. Sam sera broyé par le chagrin et cette perte occasionnera une blessure qui apportera encore plus de sensibilité à ces interprétations.
Fin 1963, début 1964, la popularité nationale de Sam Cooke est maintenant incontournable si bien qu’il multiplie les apparitions dans des programmes télévisés de large audience, ce qui satisfait la volonté de reconnaissance des afro-américains. Très sensible à ce qui est en train de se passer au même moment autour du combat pour les droits civiques des noirs d’Amérique, son écriture gagne en maturité et sa façon d’aborder les thèmes en est également modifiée. Il lui arrivait de passer du temps avec Malcolm X à cette période et Cassius Clay, un jeune boxeur, nouvellement sacré champion du Monde, déclara que Sam Cooke était son chanteur favori. Egalement très affecté par les problèmes raciaux vécus au quotidien, Sam sera lui-même directement confronté au racisme lorsqu’il sera arrêté en Louisiane alors qu’il voulait passer la nuit dans un hôtel réservé aux blancs. Au même moment, sur les ondes on peut entendre un jeune blanc nommé Bob Dylan chanter la chanson "Blowin’ In The Wind". Son texte va bouleverser Sam Cooke qui, comme s’il avait été animé d’un souffle divin, va composer dans la foulée ce qui restera peut-être la plus belle de ses chansons : "A Change Is Gonna Come". Ce titre, édité en face B du 45 tours "Shake", fut inclus en parallèle dans l’album Ain’t That Good News. La construction de "A Change Is Gonna Come » est très influencée par la tradition gospel et l’interprétation de Sam est animée d’une telle ferveur qu’elle en est religieusement incantatoire, ce qui lui confèrera la qualité de chanson culte.
À Los Angeles, dans la soirée du 10 décembre 1964, à l’issue d’un dîner au restaurant avec quelques amis, Sam fait la connaissance d’une jeune femme nommée Elisa Boyer, mannequin ou prostituée selon les versions. Certainement, un peu les deux à la fois. Quelques verres plus tard, il l’emmène dans un motel bon marché, puis la conduit dans une chambre. Après les premiers ébats, le chanteur s’isole dans la salle de bain pour se rendre compte quelques instants plus tard que la belle s’est volatilisée avec une partie de ses affaires. C’est dans une rage folle qu’il enfile son pardessus pour seul apparat et se dirige vers la réception. Il prend violemment la gérante Mme Franklin à partie qui, effrayée qu’elle est, se saisit d’un revolver et…
L’œuvre de Sam Cooke s’est donc interrompue cette maudite soirée de décembre 1964. Au-delà de son apport artistique sur la musique américaine, il joua également un rôle sociologique considérable en correspondant parfaitement à cette nouvelle génération d’afro-américains qui refusa notamment de se soumettre à l’ordre des choses que voulu lui imposer cette Amérique raciste et rétrograde de la ségrégation. Il a participé à l’avènement de cette conscience sociale qui sera la marque de la Soul lorsqu’elle deviendra, dans les années à venir, la bande-son des révoltes des ghettos des grandes villes américaines. L’influence de Sam Cooke sur la Soul Music fut incommensurable et on retrouvera les traces de son style incomparable chez bon nombre de grands chanteurs de soul qui allaient lui succéder : Otis Redding, Marvin Gaye, Smokey Robinson, Curtis Mayfield, Al Green, sans oublier les Jamaïcains Ken Boothe, Alton Ellis et même Bob Marley… Tous auront à jamais une dette envers celui que l’on a surnommé "Mister Soul" et ce qu’il nous reste de sa merveilleuse musique résonnera à jamais.
Article initialement
publié dans Addictif #3








