Pour la majorité de nos congénères, la country est une musique ennuyeuse, interprétée par des artistes ringards, et seulement destinée à un public de beaufs racistes, incarnation de l'Amérique blanche réactionnaire et conservatrice. Bien qu’elle ait été salement vulgarisée et qu’elle ait quelque peu perdu de son panache au cours des dernières décennies, on ne peut, malgré tout, l’entrevoir de manière si réduite. La country est en réalité une vaste mosaïque musicale composée de toutes les cultures et musiques folkloriques qui ont constitué le patchwork américain. Les clichés voudraient qu’elle ne se limite qu’à l’influence des mélodies anglo-celtiques, elle jouit pourtant d’origines profondément mêlées d'emprunts aux traditions musicales germaniques, mexicaines, hawaïennes, amérindiennes et afro-américaines… En cela, Hank Williams est un exemple tout à fait frappant.
Hiram King Williams naquit le 17 septembre 1923 à Mount Olive, une petite bourgade de l’Alabama. On lui diagnostiqua très tôt un problème de colonne vertébrale dont les douleurs l’incommoderont pour le reste de son existence. Son père tombant gravement malade dès son plus jeune âge, il se trouva très rapidement livré à lui-même dans l'Amérique de la grande dépression du tout début des années 30. Lorsqu'il ne va pas à l’école, il alterne les petits boulots de vendeur de cacahuètes et de cireur de chaussures des rues. La country music entre néanmoins très tôt dans sa vie. Grâce à sa tante, il apprend les rudiments de la guitare, mais c’est surtout avec Rufus "Tee-Tot" Payne, un bluesman noir, qu’il approfondira son apprentissage de l’instrument et qu’il puisera ce qui deviendra l’essence de son style.
En 1937, Hiram décide qu’il faudra dorénavant l’appeler Hank. Après une période formatrice, où il joue de la guitare dans la rue et durant laquelle il obtient sa propre émission radiophonique sur WSFA, une des principales radios de Montgomery (Alabama), il forme aussi son groupe, The Drifting Cowboys, qui s’impose petit à petit sur la scène locale. Mais il est une autre discipline dans laquelle Hank excelle, c’est le maniement du goulot de la bouteille de whisky. Son état d’ébriété fréquent et les cuites à répétition lui feront d’ailleurs perdre en 1942 son show sur WSFA. Qu’à cela ne tienne, sa magie musicale reste intacte et sa popularité va grandissant. C’est à cette période qu’il rencontre Audrey Mae Sheppard qui deviendra non seulement sa femme en 1944, mais également son manager. Elle jouera un rôle prédominant dans le développement de sa carrière qui prend au même moment un tournant décisif.
Effectivement, en 1946, Hank est pris sous l’aile de Fred Rose, un éditeur proche de Roy Acuff, l’une des grandes stars de la country du moment. Séduits par son talent, ces derniers décident de soutenir la carrière du jeune homme en lui permettant d’enregistrer deux singles ("Never Again" en 1946 et "Honky Tonkin’" en 1947) pour le compte du petit label Sterling Records. Ce sont ces deux succès qui permettent le transfert du jeune Williams chez MGM Records. La sortie quasi immédiate de "Move It On Over" rencontrera ainsi un succès massif. Fin 1948, il décide d’enregistrer sa propre version d’une chanson écrite par Rex Griffin, "Lovesick Blues". Ce disque va casser la baraque et restera de nombreuses semaines numéro 1 dans les charts country. Hank atteint grâce à ce titre la célébrité tant rêvée, mais ne rompt pas pour autant avec ses démons et boit de plus en plus, au point que même ses proches ont du mal à le supporter.
En juin 1949, face à la demande populaire toujours plus insistante, les dirigeants du Grand Ole Opry, le programme radiophonique live hebdomadaire le plus populaire dans les états du Sud, véritable institution de la country, lui permettent d’y figurer malgré les réticences dues à sa réputation de semeur de troubles. Hank s’y produit en concluant sa prestation par six rappels (ce qui le fait entrer dans la légende). Bien que devenu père d'un premier enfant, il ne calme pas ses ardeurs éthyliques, et sa vie devient de plus en plus ingérable non seulement à cause de la boisson, mais aussi de l’usage fréquent de morphine pour calmer son fichu mal de dos. En 1950, Hank enregistre sous le nom de Luke The Drifter, un pseudonyme qu’il réserve pour ses enregistrements d’un répertoire plus religieux comme "I Saw The Light". Même s‘il n’y a pas la place pour le moindre doute quant à l’interprète, cette identité était censée ne pas faire d’ombre (et de tort) à son répertoire plus profane dont le succès ne tarissait pas. "Moanin’ The Blues", "Lost Highway", "Long Gone Lonesome Blues" ou encore "Cold, Cold, Heart", "Hey Good Looking" et "Ramblin’ Man" sont autant de titres qui le porteront vers la gloire. Il réside ici toute l’ambiguïté du personnage, d’un côté la noirceur de ce mauvais garçon, apôtre de l’oisiveté et de la violence, et de l’autre la pureté d’un être torturé par le remord et la repentance de la passion religieuse.
En 1952, son comportement devenant de plus en plus chaotique, Audrey le quitte, plongeant Hank au plus profond des abîmes de l’alcool et de la drogue. Paradoxalement, sa création artistique se hisse au plus haut niveau avec des chansons telles que "Jambalaya (On The Bayou)" ou "I’ll never Get out Of This World Alive", le dernier single édité de son vivant. Le 1er janvier 1953 à Knoxville (Tennessee), alors qu’il doit se rendre à Canton (Ohio) pour un concert, Williams se fait injecté par un médecin un cocktail de vitamine B12 et de morphine afin de calmer ses insupportables douleurs au dos. De mauvaises conditions météorologiques l’empêchent de prendre l'avion, le contraignant à prendre la route à bord de sa Cadillac accompagné d’un chauffeur âgé de 17 ans. C’est lors d’un arrêt dans une station-service à Oak Hill (Virginie) que le jeune homme se rend compte que Hank, gisant sur la banquette arrière, est complètement inanimé. À côté de lui, plusieurs canettes de bière et le manuscrit d’une chanson au titre prémonitoire : "Then Came That Fateful Day". Sa mort clinique sera constatée quelques instants plus tard. Hank n’avait que vingt-neuf ans et a finalement payé cher tous les excès de son existence chaotique.
Hank Williams fut finalement un pur produit de cette Amérique obscure dans ce qu’elle a de plus contradictoire et paradoxal. Il fut cet enfant maigrichon et malade issu des milieux populaires qui atteignit la gloire et le succès, mais dont l’existence fut une irrémédiable et désastreuse tragédie. En précurseur qu’il était, il incarna cette déglingue propre à ces héros oubliés d’une sombre légende, ouvrant la voie aux Gene Vincent, Syd Barrett ou autres Johnny Thunders et à tous les loosers majestueux aux destins brisés. Il fut aussi cet artiste angéliquement lumineux, doué et doté par les cieux d’une aptitude à composer des chansons d’une émotion et d’une sensibilité rarement égalées. On ne mesure pas toujours à sa juste valeur son impact sur l’histoire de la musique populaire, car bien qu’il n’ait fondamentalement rien inventé, Hank Williams fut un de ces illuminés de l’après-guerre, capables de faire ce lien impensable à l’époque dans cette société ségrégationniste, entre la country blanche et le blues afro-américain, ce lien annonciateur du raz de marée qui s’apprête à submerger la planète, à terroriser les tenants de la morale bien pensante et à envoûter la jeunesse du monde entier : le rock’n’roll !








